Louis Chauvel a écrit un livre qui m’a semblé intéressant sur Les classes moyennes à la dérive. Il y montre comment les Trente Glorieuses ont participé à l’avènement d’une vaste classe moyenne, qui a diffusé un modèle de société égalitaire et universel, l’individualisme et l’accès à la consommation, et qui a infusé de nombreuses pratiques, à la fois vers le haut et vers le bas de la société. Pendant cette période, la classe moyenne a ainsi assis une certaine domination de la société (ce qui est pourtant contradictoire avec le modèle égalitaire qu’elle propose), d’autant mieux accepté que les classes populaires avaient l’espoir d’accéder ou de voir accéder leurs enfants à cette classe moyenne, qui elle-même pouvait espérer s’élever socialement, sans pour autant remettre en cause les élites établis. Or, le contexte a changé, l’ascenseur social est pour Louis Chauvel, au mieux en panne, au pire, déclassant : tout faux pas d’un enfant de la classe moyenne peut dramatique si la solidarité familiale ne joue pas. Cette même solidarité sociale est un analgésique qui cache, selon lui, l’ampleur du problème des jeunes, dont les diplômes sont dévalués, mal payés par les entreprises (qui joue de cette solidarité familiale, d’ailleurs inégalitaires selon les pans de la classe moyenne), en situation de paupérisation quand ils deviennent autonomes, du fait notamment de la cherté du logement, menacés par un système de retraite dont ils ne bénéficieront probablement pas eux-mêmes dans la version actuelle etc. Aujourd’hui, de nouveau, le patrimoine culturel des enfants classe moyenne ne suffit plus à leur assurer une situation au moins équivalente à celle de leurs parents. Le patrimoine économique et surtout social devient un élément primordial dans l’accès à des emplois gratifiants et bien payés. C’est le retour des « fils de ». Pour Louis Chauvel, la génération du baby boom n’a rien prévu pour sa succession, et aujourd’hui, on préfère laisser leurs avantages à ceux qui en ont profité et en profitent encore que de les redistribuer. La logique qui sous entend cet état de fait est que ceux qui n’ont pas connu de privilèges les regrettent moins que ceux qu’il faudrait en priver. Or, tous ont grandi dans l’idée que l’accès à la consommation leur serait ouvert, que leur position sociale, grâce à leurs études, leurs efforts, leur permettrait de s’élever encore dans la société par rapport à leurs parents.
Donc vaste problème pour la classe moyenne, menacée de déclassement et pour la classe populaire, qui ne peut plus accéder à cette classe moyenne, qui essaie tant bien que mal de se préserver elle-même et se ferme aux autres couches de la société. Et Louis Chauvel d’ajouter qu’ainsi, le modèle de société que proposait la classe moyenne, est complètement décrédibilisé, et que ce qu’elle diffuse à présent au reste de la société, c’est son anxiété…
Mais bien sûr, ce genre d’études n’est ni à prendre pour argent comptant, ni prévu pour démoraliser son monde, mais conçu comme un signal d’alarme. Les Français sont râleurs ? Eh bien qu’ils râlent plus fort et plus efficacement alors…
PS : bien d’autres explications, éléments et détails dans le bouquin…
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