L'ECUME DES JOURS, roman de Boris VIAN

Publié le par emliochka

C'est l'angoissante histoire d'un riche jeune homme et de son petit univers. Le frais Colin ( "Il parlait doucement aux filles et joyeusement aux garçons. Il était presque toujours de bonne humeur, le reste du temps il dormait.") tombe amoureux de Chloé lors d'une danse de biglemoi, l'épouse, au comble du bonheur, l'emmène en voyage de noce, d'où elle revient malade... A partir de ce moment, l'univers insouciant de Colin s'étrique, se léprose et écrase petit à petit les personnages, jusqu'à son ami Chick, dévoré par sa passion pour Jean-Sol Parte.

Violence et beauté, poésie et cruauté, fantaisie et traits de satire sociale. Le monde où vivent ses personnages est le nôtre mais différent : plus violent, plus poétique. Un monde où les patineurs qui râtent le tournant sont poussés dans le "trou à râclures" de la patinoire, où l'on utilise la chaleur humaine pour faire pousser des canons de fusil, où les nuages roses viennent vous envelopper lors d'une promenade, où l'on abrite des pigeons de rechange pour les monuments dans un souterain.

Les sens figurés deviennent propres, comme les goutelettes de soleil qui rebondissent sur le sol, procurant un jeu divertissant aux souris dans le couloir : "Les souris de la cuisine aimaient danser au son des chocs des rayons eu soleil sur les robinets, et couraient après les petites boules que formaient les rayons en achevant de se pulvériser sur le sol, comme des jets de mercure jaune."; ou encore : " (..) il remplit une fiche et la remit à l'huissier, qui la vida, en fit une petite boule, l'introdusit dans le canon d'un pistolet tout préparé ...".

Les adjectifs s'appliquent de manière saugrenue : "un regard désincarné et malodorant."

L'incipit donne une idée assez exacte de l'écriture du roman :

" (...) Colin reposa le peigne et, s'armant d'un coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard. Il devait recommencer souvent car elles repoussaient vite. Il alluma la petite lampe du miroir grossisssant et s'en rapprocha pour vérifier l'état de son épiderme. Quelques comédons saillaient aux alentours des ailes du nez. En se voyant si laids dans le miroir grossissant, ils rentrèrent prestement sous la peau et, satisfait, Colin éteignit la lampe."

ou encore, presqu'au hasard mais aussi pour le thème de Chloé de Duke Ellington, qui est omniprésent (NB : le piano cocktail fait penser à celui de Huysmans dans A rebours) :

"Il prit une feuille de houx au bouquet de la table et saisit le gâteau d'une main. Le faisant tourner rapidement sur le bout du doigt, il plaça, de l'autre main, une des pointes du houx dans la spirale.

- Ecoute!... dit-il.

Chick écouta. c'était Chloé, dans l'arrangement  de Duke Ellington"

Et encore, ce petit brin de fantaisie :

" Le soleil aussi attendait Chloé, mais lui pouvait s'amuser à faire des ombres, à faire germer des graines de haricot sauvage dans les interstices adéquats, à pousser des volets et rendre honteux un réverbère allumé pour cause d'inconscience de la part d'un Cépédéiste."

plus loin :

"Le soleil dépliait lentement ses rayons et les hasardait avec précaution, dans des endroit qu'il ne pouvait atteindre directement, les recourbant à angles arrondis et onctueux, mais se heurtait à des choses très noires et les retirait très vite, d'un mouvement nerveux et précis de poulpe doré."

et un dernier extrait, l'arrivée du docteur Mangemanche pour sa première visite à Chloé :

"- (...) Qu'est-ce qu'elle a ?

- Je ne sais pas, dit Colin.

- Moi non plus, avoua le professeur, maintenant, je peux bien vous le dire.

- Mais vous allez le savoir ? demanda Colin inquiet.

- Ca se peut, dit le professeur Mangemanche, dubitatif. Encore faudrait-il que je l'examinasse...

- Mais venez donc..., dit Colin.

- Mais oui..., dit le professeur.

Colin le conduisit jusqu'à la porte de la chambre et se rapella brusquement quelque chose.

- Faites attention en entrant, dit-il, c'est rond.

- Oui, j'ai l'habitude, dit Mangemanche, elle est enceinte ?...

- Mais non, dit Colin... vous êtes idiot... la chambre est ronde.

-Toute ronde ? demanda le professeur. Vous avez joué un disque d'Ellington, alors ?"

Un extrait plein d'humour, à la limite de l'absurde parfios et toujours cette fantaisie (la chambre qui prend la forme de lam musique...).

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Publié dans art et littérature

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