la mécanique des fluides de l'écriture, selon J Gracq

Publié le par emliochka

Julien GRACQ, in en lisant, en écrivant

" Rien ne compte peut-être chez un romancier que de savoir serrer à chaque instant le courant de la vie qui le porte, le vif du courant, lequel, dès que le lit sinue, vient comme chacun sait heurter alternativement l'une, puis l'autre rive, toujours déporté, toujours décentré, et sans se soucier jamais de tenir décorativement le juste milieu.

Bien souvent la critique, peu préoccupée de la traction impérieuse vers l'avant qui meut la main à la plume, peu soucieuse du courant de la lecture, tient sous son regard le livre comme un champ déployé, et y cherche des symétries, des harmonies d'arpenteur, alors que tous les secrets opératoires y relèvent exclusivement de la mécanique des fluides."

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Publié dans art et littérature

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C
 Monsieur Dominique Autié chevalier des Arts et des Lettres a déposé ceci sur mon blog, j'ai pensé qu'il te serait interressant d'aborder encore une fois le destin d'un livre celui  de l'auteur afin de compléter cet article et le précédent. Je ne suis pas sur mon blog trop fatiguée de tant d'émotions mais je reviens bientôt, je t'embrasse Emliochka et merci d'etre passée.<br /> "Que votre livre chemine… c'est le destin mystérieux des livres publiés. Des exemplaires circulent, on ne sait où, ni comment (parfois) et c'est le "dernier", celui qu'on aurait pu croire égaré, qui vous apporte des années et des années plus tard un lecteur lumineux : celui à cause de qui il ne fallait surtout pas renoncer à écrire ce livre et à le publier.C'est cela qu'ignorent (ou feignent d'ignorer) tous ceux qui concourent à cette bousculade sur le devant d'une scène qui a depuis longtemps cessé d'exister comme scène, puisqu'il n'y a plus de salle, que tout le monde se bouscule sur les planches à la recherche d'un rai de sunlight dans lequel se placer, quelquefois que caméra balaierait quelques fragments de secondes dans cette direction-là…Pendant ce temps, des livres cheminent.Le vôtre, je le constate en lisant tous ceux qui m'ont précédé, a déjà trouvé ses premiers chemins de traverse (il n'y a que celux-là qui comptent, qui mènent quelque part) et je m'en réjouis vivement.<br /> Ecrit par : Dominique Autié | 08.11.2006 sur le blog de Claude Chatron-Colliet
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N
"Je partage en deux mes dernières cigarettes. La nuit est sans parfum. Nuit de béton. Mamelle sèche. Il s'est trouvé des esprits cubiques qui ont cru bon de suer sang et eau sur des épures pour édifier en termes géométriques la cité impersonnelle dans laquelle je circule ce soir, moi, homme encore à demi civilisé épris d'espaces et de nature folle. J'imagine que le problème urbain n° 1 a du être d'empêcher l'herbe de pousser à tort et à travers. L'herbe et les fleurs, comme le crocus sauvage par exemple, le narcisse des champs, les tiges de plantain, la menthe et les églantines sur les buissons de ronces. Empêcher la terre de respirer. Ils ont trouvé le rouleau compresseur. Et puis, le macadam. Ils ont macadamisé. Ils auraient tout aussi bien riveté sur le sol des plaques de blindage de plusieurs mètres d'épaisseur si le bitume ordinaire n'avait pas fait l'affaire. C'est gagné. C'est lisse et mort. Rectiligne. La morgue. Les voitures de désinfection lâchent leurs nuages de poison aseptique deux ou trois fois par semaine. Arroseuses chaque matin. Et bientôt, vous trouverez au premier courrier l'emploi du temps et la manière de penser pour la journée. Serez directement éjectés de votre plumard par le fonctionnaire de garde de la préfecture qui pressera le bouton de la sonnerie matinale en relais avec vos appartements. Après quoi, un petit tour bras dessus bras dessous à la mangeoire et vous partez en groupes sur le tapis roulant affecté à votre lieu de travail ou, le dimanche matin, au forum colossal de l'église populaire. Services religieux en Christorama 100%, la visibilité normale étant nulle au-delà du sept cent soixante-dix-septième rang. Il se peut que la messe elle-même soit enregistrée sur magnéto et que le curé de service n'ait plus qu'à officier en play-back. Ne sentez-vous pas combien sera bouleversant le meeting du dimanche ? Excellent pour l'émulsion de la fibre superstitieuse."Calaferte "Septentrion"
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E
Merci beaucoup pour cet extrait, je vais ajouter cette lecture à ma liste, qui commence à s'allonger grâce aux auteurs que je puise sur ton (tes ) blog(s)! Je vais méditer un peu sur ce passage par rapport à ce que tu en as dit précédemment. et ton commentaire m'a fait penser à une autre réflexion de Gracq sur la critique littéraire, que je vais mettre en ligne, dès que j'aurais remis mes neurones et mes doigts en état de marche c'est-à-dire demain ...
N
Je pense à "La mécanique des femmes" de Calaferte, et plus particulièrement à "Septentrion" interdit 20 ans de publication… 
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C
Mille façons d'écrire, ..., le travailleur et manuel que je suis s'applique pour écrire.J'arrive à mieux m'exprimer si je touche au réel. Je dois avoir vu ou fait pour alors le transcrire.Mes chroniques journalières ont besoin d'être véccues, pour mieux saisir l'instant je m'appuie sur l'image, la photo.Pour que ça coule, j'ai besoin de voir le fleuve.
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E
et ça coule très très bien !!
C
Mille façon d'écrire Emliochka, il y a ceux qui font un synopsis et qui développent le point de base. Il y a ceux qui pratiquent l'introduction et la conclusion et qui meublent. Il y a ceux qui sont inspirés et qui coulent leurs idées, de la pensée à la plume. Il y a encore ceux qui vivent leurs personnages...Et on pourrait en dire comme des recettes de cuisine, une multitude.<br />  <br /> <br /> Et puis de l'autre côté, ceux qui décantent, analysent, procèdent à la fusion de l'écrit avec le temps et les mouvements de la vie d'auteur pour en tirer une "substantifique mœlle" quelconque...<br />  <br /> <br /> Et si le livre était devenu un "être" à part entière. Non pas de ce qu'il procède d'hérédité ou de gènes, mais un être vivant que chacun  lit et touche, s’approprie. Comme un individu dont on saisi l'image. Le livre n'appartient plus à l'auteur, il ne le définit plus.<br />  <br /> <br /> Il appartient déjà à celui qui le lit, et avec lequel il va lier des liens secrets. Une espèce d'alchimie de la pensée, chaque fois plus subtile, implicite, explicite suivant l'ouvrage.<br /> L'auteur n'est déjà plus qu'un reflet qui s'émerveille de la vie qu'il a donné, il laisse l'oiseau s'envoler..<br />  <br />
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E
Il faut que je précise que cette proposition de Gracq lui est inspirée par la lecture de Stendhal, pour l'écriture duquel, elle est, en effet, tout à fait appropriée. J'aime beaucoup Stendhal !<br /> Merci beaucoup  ! Même si parfois, il vaut mieux laisser opérer la magie sans chercher à disséquer quelque recette que ce soit, c'est passionnant d'avoir les réflexions d'un écrivain sur son art.